Le AAA : boulet pour Nicolas Sarkozy, ascenseur pour François Bayrou

Une semaine après la dégradation de la note française auprès de l’agence de notation Standard et Poor’s, l’importance du débat politique autour de cette question en fait un thème incontournable à un peu moins de 100 jours de l’élection présidentielle. Néanmoins, ses répercussions auprès de l’opinion sont nuancées : un peu plus de quatre Français sur dix y voient des conséquences faibles voire nulles pour l’économie française tandis qu’un Français sur deux (48%) se montre à l’inverse inquiet*. Venant encore relativiser la portée de l’événement auprès de l’opinion, des sondages en début de semaine** démontraient que les effets de la dégradation sont plus faiblement perçus quand il s’agit de sa situation personnelle.

Pour autant, loin de se désintéresser de cette question macroéconomique complexe, les Français l’appréhendent très différemment selon leur positionnement politique, reflétant le débat politique sur le sujet mais aussi l’importance de thèmes sous-jacents à cet événement : la financiarisation des économies mondiales et la réduction des déficits publics. Comment les candidats à l’élection présidentielle sont-ils appréhendés au regard de cette question et lequel est jugé le plus crédible pour remettre la France sur le chemin de la note maximale ?

Nicolas Sarkozy :  grand perdant de la dégradation mais une crédibilité élevée pour faire regagner le triple A

Aux yeux des Français, la perte du triple A va peser sur la campagne du président sortant. Un sondage TNS Sofres* montre que près des trois quarts des Français (72%) estiment que la dégradation de la note française va pénaliser Nicolas Sarkozy (contre 3% qui estiment que cela va lui profiter et 14% que cela ne jouera ni en positif, ni en négatif). Le président de la République est le seul des principaux candidats à l’élection présidentielle à souffrir de la perte du triple A (les autres étant jugés pénalisés par l’événement par de 5% à 15% des répondants), un résultat sans surprise puisque c’est le seul à exercer actuellement le pouvoir.

Plus étonnant, Nicolas Sarkozy est le candidat qui est jugé le plus apte à faire regagner un cran à la note française, même si les Français restent très dubitatifs sur cette possibilité : 28% des Français pensent que le président de la République pourra faire regagner le triple A à la France en cas de réélection, un score équivalent à celui que recueille François Bayrou (27%), et significativement au-dessus de celui de François Hollande (20%). Les candidats les plus extrêmes apparaissent comme les moins crédibles sur cette question, Marine Le Pen ne pouvant faire regagner le AAA que dans l’esprit de 12% des Français, et Jean-Luc Mélenchon de 7% d’entre eux. Ceci traduit globalement la plus forte confiance dont bénéficie Nicolas Sarkozy sur la question des finances publiques face son principal adversaire, François Hollande. Ainsi, dans un sondage Ifop*** mettant face-à-face les deux candidats, 32% des Français jugent Nicolas Sarkozy comme le plus apte de mener une politique efficace contre la dette et les déficits publics, quand 25% estiment qu’il s’agit de François Hollande (et 43% ni l’un ni l’autre).

Les sympathisants de l’UMP sont logiquement les plus confiants quant à la capacité de Nicolas Sarkozy à restaurer la crédibilité des comptes publics (74%). Ce score doit être mis en regard de celui qu’obtient François Hollande auprès des sympathisants de son parti : 43% (contre 44% pensant au contraire que le candidat socialiste, s’il était élu ne parviendrait pas à faire regagner le AAA à la France auprès de Standard et Poor’s). Nicolas Sarkozy jouit donc d’une forte crédibilité sur cette question auprès de ses partisans, ce dont ne peut s’enorgueillir son principal rival, François Hollande, dont les sympathisants sont divisés sur sa capacité à mettre en place une politique permettant de faire regagner un cran à la note française.

L’illustration de cette confiance à l’égard de Nicolas Sarkozy peut se faire à travers un autre résultat, encore plus édifiant : 86% des sympathisants de l’UMP considèrent que si Nicolas Sarkozy était réélu, la France ne courrait pas le risque de subir une nouvelle dégradation. 69% des sympathisants du parti socialiste pensent de même de François Hollande.

Auprès de l’ensemble de la population, Nicolas Sarkozy jouit également d’une forte crédibilité pour ne pas faire perdre un nouveau cran au pays, 43% des Français estimant que la note de la France ne serait pas de nouveau dégradée s’il était réélu (contre 37% pensant l’inverse). Ce score est plus élevé que ceux qu’obtiennent François Hollande (37%), Marine Le Pen (26%) et Jean-Luc Mélenchon (23%), mais en-deçà de celui de François Bayrou (51%).

Somme toute, la perte du triple A, si elle est largement reliée à la politique du Président en exercice, n’apparaît que comme un handicap relatif pour lui. Les plans de rigueur mis en place par le gouvernement, l’expérience du président sortant sur ces questions jouent en sa faveur et lui donne une forte crédibilité en matière de finances publiques, relativement aux autres candidats.

François Bayrou : le plus crédible pour redresser les finances publiques

Parmi les concurrents de Nicolas Sarkozy, seul François Bayrou fait pour l’instant vraiment de l’ombre au président de la République sur le domaine de la dette publique et des déficits. Le candidat du MoDem bénéficie de la constance de sa position sur le sujet, ayant déjà fait du redressement des finances publiques un de ses principaux arguments de campagne lors de l’élection présidentielle de 2007. Il est aujourd’hui considéré comme aussi capable que le président de faire regagner son triple A à la France (par 27% des Français contre 28% pour Nicolas Sarkozy et 20% pour François Hollande). Surtout, un Français sur deux (51%) le considère apte à maintenir la note actuelle s’il était élu. Seuls 23% des Français estiment que la France pourrait connaître une nouvelle dégradation sous sa présidence. A cet égard, François Bayrou est le candidat le plus crédible, seuls 43% des Français estimant Nicolas Sarkozy préserverait la France d’une nouvelle dégradation et 37% pensant de même de François Hollande.

François Bayrou bénéficie d’une crédibilité reconnue au-delà de ses partisans. Ainsi, 49% des sympathisants de l’UMP jugent qu’aucune dégradation n’aurait lieu sous sa présidence. Les sympathisants du parti socialiste accordent une confiance encore plus marquée envers le candidat du MoDem (63%), proche de celle qu’ils prêtent à leur propre candidat (69%).

Si le redressement des finances publiques devenait l’un des sujets centraux de la campagne présidentielle, François Bayrou pourrait bien accroître encore son potentiel électoral, en constante augmentation depuis décembre. Il est aujourd’hui le candidat jouissant de la plus forte reconnaissance sur ce thème.

François Hollande : crédible sans excès

Bien qu’il en ait fait l’un de ses marqueurs politiques lors de la primaire socialiste, François Hollande peine à convaincre sur sa capacité à réduire les déficits. Il est ainsi jugé bien moins crédible que Nicolas Sarkozy et François Bayrou sur cette question. S’agissant de son aptitude à faire conserver à la France sa note actuelle, les répondants sont partagés en deux camps d’égale importance : 37% pensent que la France ne serait pas de nouveau dégradée sous la présidence de François Hollande et 39% estiment à l’inverse qu’au moins un nouveau cran serait perdu. Et seul un Français sur cinq (20%) considère que le candidat peut faire regagner le AAA au pays (contre 59% pensant l’inverse).

La crédibilité de François Hollande n’est pas même pleine parmi les sympathisants du parti socialiste : 43% d’entre eux pensent que l’ancien premier secrétaire du parti pourra faire regagner le AAA à la France et une proportion équivalente estime l’inverse (44%), loin donc des 74% des sympathisants UMP qui croient leur candidat capable de reconquérir le cran perdu. En revanche, une éventuelle nouvelle dégradation sous la présidence de François Hollande est exclue par 69% des sympathisants socialistes (contre 18% l’estimant possible), un score important mais, de nouveau, plus faible que celui que Nicolas Sarkozy obtient auprès de ses propres sympathisants (86%). En outre, sur ce point, les sympathisants socialistes jugent François Bayrou presque aussi crédible (63%). Cette relative faiblesse du candidat parmi ses propres sympathisants doit cependant être prise avec précaution. Certes, elle peut signifier, très simplement, une incapacité perçue du candidat à redresser les finances publiques. Toutefois, il ne faudrait oublier qu’une part importante des sympathisants socialistes considère probablement que la mise en place d’une politique renforçant notamment le service public, les aides aux personnes défavorisées, n’est pas propice à une meilleure notation des agences. Or, ces priorités sont peut-être plus importantes à leurs yeux que le jugement de Standard et Poor’s, d’autant plus qu’une partie de l’électorat socialiste appelle de ses vœux une résistance face à la financiarisation, comme l’a d’ailleurs montré le fort score d’Arnaud Montebourg lors des primaires.

Ainsi, le candidat socialiste marche sur des oeufs. S’il veut renforcer sa crédibilité sur le sujet des déficits publics, il risque de se couper de la gauche du parti socialiste et, de surcroît, aura du mal à apparaître plus crédible que François Bayrou, qui jouit d’une plus forte antériorité de son discours sur la gestion rigoureuse des finances publiques. D’un autre côté, si le sujet acquiert une véritable importance dans la campagne, en le délaissant, il risque d’ouvrir un boulevard au candidat centriste et au président sortant.

Les extrêmes : un profit à tirer de l’effondrement du système ?

Candidats des extrêmes, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen apparaissent peu crédibles sur leur capacité à permettre à la France de regagner son triple A, ou tout du moins à préserver la note actuelle. 47% des Français estiment que la note pourrait de nouveau être dégradée sous la présidence de Marine Le Pen (26% pensant l’inverse) et 47% sous la présidence de Jean-Luc Mélenchon (23% pensant l’inverse). Et seule une très faible minorité des Français les considère capables de faire regagner le triple A à la France : 12% pour Marine Le Pen, 7% pour Jean-Luc Mélenchon.

La gauche de la gauche, comme l’extrême droite, jouissent d’une faible confiance pour rétablir les comptes publics, ce qui est traditionnel pour ces partis. D’ailleurs, les deux candidats ne prétendent pas faire de la restauration du AAA une des priorités de leur politique. Les extrêmes souhaitent un bouleversement du système capitaliste et financier actuel et rejettent le pouvoir des agences de notation. Ce n’est pas par leur capacité à résorber le déficit que ces candidats gagneront des suffrages, mais bien par leurs propositions visant à changer le système.

A ce jeu, Marine Le Pen est la grande gagnante. Elle apparaît aux yeux des Français comme celle qui a le plus à gagner de la perte du AAA : 61% des Français estiment que cela lui profite dans le contexte de la campagne. En deuxième position, arrive Jean-Luc Mélenchon (54%), à quasi-égalité avec François Hollande (53%).

Conclusion : quelle crédibilité de la classe politique pour regagner le AAA ?

Deux types de gagnants apparaissent suite à la perte du triple A : ceux qui pourront capitaliser sur le pessimisme ambiant pour convaincre de la nécessité de changements radicaux et les candidats dont la crédibilité est reconnue sur le plan des finances publiques. François Hollande, qui devra jongler avec un électorat socialiste composé à la fois d’une frange nourrissant des attentes en termes de changement du système capitaliste financiarisé et souhaitant un État plus généreux, et à la fois d’une partie exigeant une politique rigoureuse concernant les comptes publics, se trouve dans une position complexe.

Quel que soit le candidat élu, la tache sera rude, aucun des principaux candidats ne recueillant une forte confiance pour regagner le triple A. Une majorité des Français ne croit pas à l’hypothèse d’un retour à la note maximale, même en cas d’élection d’un des candidats jugés les plus crédibles. Ce fort pessimisme alerte, une nouvelle fois, sur le niveau de défiance envers les dirigeants politiques et sur leur incapacité perçue à pouvoir changer le cours des choses, surtout en matière économique.

* Sondage TNS Sofres et Mediasprism pour I-télé, réalisée par internet le 19 janvier 2012 auprès d’un échantillon de 1004 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. http://www.tns-sofres.com/_assets/files/2012.01.20-tripleA.pdf

** Voir notre article à ce sujet : la réaction des Français après la perte du triple A

*** Sondage Ifop pour Paris Match réalisé par internet du 4 au 6 janvier 2012, auprès d’un échantillon 1163 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. http://www.ifop.com/media/poll/1726-1-study_file.pdf

Vers une relativisation de la perte du triple A ?

Après les trois sondages parus en début de semaine sur la perte du triple A français, TNS Sofres publie une nouvelle étude* sur le sujet, réalisée jeudi 19  janvier. Celle-ci montre que 48% des Français considèrent comme graves pour l’économie du pays les conséquences de la dégradation de la note française (8% “très graves” et 40% “assez graves”). A l’inverse, 43% les estiment faibles (37% “pas vraiment graves” et 6% “pas graves du tout”).

Une étude Ifop réalisée de samedi à lundi dernier** livrait des chiffres nettement différents pour une question identique : 68% des Français considéraient que les répercussions pour l’économie française étaient graves et 32% “pas graves”. Si l’absence de possibilité de ne pas se prononcer dans le sondage Ifop, alors qu’elle était offerte dans le sondage TNS Sofres, interdit de conclure à un recul de 20 points de l’inquiétude concernant les conséquences de la dégradation, ces chiffres démontrent néanmoins une perte de vitesse de cette opinion au sein de la population française. L’absence d’effets visibles à la dégradation, notamment la faiblesse des taux auxquels la France a réussi à emprunter sur les marchés durant la semaine écoulée, semble avoir relativisé la portée de cet événement.

Ce sondage TNS Sofres permet également de constater combien cette question de la note française auprès des agences de notation est politiquement clivée. Thème d’affrontement des politiciens de gauche et de droite au cours des dernières semaines, la perte du triple A divise les différents sympathisants : à l’UMP, les conséquences sont minimisées avec 67% des sympathisants qui qualifient les conséquences de peu ou pas du tout graves. Au PS en revanche, 58% des sympathisants évoquent des conséquences graves.

 

Résultats détaillés du sondage TNS Sofres

* Sondage TNS Sofres et Mediasprism pour I-télé, réalisée par internet le 19 janvier 2012 auprès d’un échantillon de 1004 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. http://www.tns-sofres.com/_assets/files/2012.01.20-tripleA.pdf

**  * Sondage Ifop pour Sud Ouest dimanche, réalisé par téléphone les 15 et 16 décembre 2011, auprès d’un échantillon de 851 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. http://www.ifop.com/media/poll/1712-1-study_file.pdf

La réaction des Français après la perte du triple A : des sondages qui se suivent mais ne se ressemblent pas totalement

Après la perte de la note AAA auprès de l’agence Standard et Poor’s vendredi 13 janvier, les instituts de sondages ont réagi de concert pour nous livrer la réaction des Français face à cet événement. Ce ne sont pas moins de trois sondages qui ont été publiés en trois jours, avec des résultats assez différents….


1. Mardi matin : sondage Ipsos : 52% des Français estiment que les conséquences de la perte du triple A seront graves pour l’économie française

L’institut Ipsos est le premier à livrer des résultats sur le sujet*. Réalisé le 13 et 14 janvier, ce sondage nous apprend que 52% des Français considèrent que la perte de la note maximale auprès de Standard et Poor’s entraînera des conséquences graves pour l’économie française (9% « très graves » et 43% « assez graves »). A l’inverse, 39% des personnes interrogées estiment que les conséquences n’auront pas de réelle gravité (31% « pas vraiment graves » et 8% « pas graves du tout »).

Remarquons tout de suite que ce sondage a été réalisé « à chaud », la dégradation de la note ayant été reportée par les agences de presse le 13 janvier vers 16h30. Plus qu’à chaud, même dans l’urgence. Ipsos nous indique que la question a été administrée à une part restreinte de l’échantillon (764 personnes alors que l’échantillon en compte au total 948), ce qui semble indiquer que la question sur la perte du triple A a été ajoutée au cours du terrain d’enquête, une fois l’information connue.

La méthode interroge car les résultats de ce sondage Ipsos différent assez sensiblement de ceux qui seront obtenus dans les sondages réalisés par d’autres instituts à partir du 14 janvier. Certes, une opinion à chaud n’est souvent pas la même qu’une opinion plus posée, d’autant plus que le discours médiatique a été fort et relativement dramatisant sur cette dégradation de la note française dans les jours qui ont suivi. Néanmoins, la stabilité des résultats obtenus entre des sondages réalisés plus « à froid » et ceux réalisés quelques mois auparavant permet de douter de l’existence d’une différence de perceptions dans la réaction « à chaud ». Quelle que soit la vérité sur l’existence de cet effet « à chaud », il est permis de douter de la qualité de cet échantillon restreint.

2. Mardi après-midi : sondage Ifop : 68% des Français estiment que les conséquences de la perte du triple A seront graves pour l’économie française

L’après-midi est publié un sondage Ifop**, réalisé du 14 au 16 janvier, avec une question quasiment identique à celle du sondage Ipsos***. L’écart entre les résultats des deux sondages est flagrant. Ce deuxième sondage indique que ce sont 68% des Français qui considèrent que les conséquences de la dégradation seront graves pour l’économie française (21% « très graves » et 47% « assez graves »), soit un écart de 16 points par rapport au sondage Ipsos…

Certes, ce dernier permettait aux personnes de ne pas se prononcer, ce qui n’était pas offert aux répondants du sondage de l’Ifop. Néanmoins, la proportion des non-répondants (9%) n’explique pas entièrement la différence.

L’Ifop avait déjà posé la même question (sur le mode conditionnel) début décembre. Et la stabilité des résultats est évidente : 66% des Français prévoyaient alors que les conséquences de la perte du AAA seraient graves pour l’économie hexagonale. La comparaison dans le temps montre donc que l’événement en lui-même n’a pas eu d’influence sur l’opinion publique.

Par conséquent, la différence entre les études Ipsos et Ifop pose d’autant plus problème. La présence d’une mesure précédente cohérente dans le sondage Ifop incite à se fier plutôt aux résultats de cet institut.

Outre les conséquences sur l’économie française, l’Ifop interroge son échantillon sur les conséquences redoutées pour la situation personnelle. Conformément à ce qui avait déjà été mis en lumière avant l’événement (cf. notre article précédent), l’inquiétude sur sa propre vie quotidienne est nettement moins élevée, même si elle reste importante. Quatre Français sur dix (41%) estiment que les conséquences de la dégradation seront graves pour leur situation personnelle (8% « très graves » et 33% « assez graves »).

3. Mercredi matin : sondage Harris interactive : 56% des Français estiment que la perte du triple A constitue un événement grave

Ce matin, un autre sondage a été rendu public, réalisé par Harris interactive les 16 et 17 janvier****. Les chiffres sont encore une fois différents, mais cette fois-ci, parce que les questions sont différentes. Interrogés sur l’impact de la perte du triple A sur leur vie quotidienne, les Français sont divisés : 49% estiment que cet impact sera important (9% « très » et 40% « assez ») et 46% qu’il ne le sera pas (10% « pas du tout important » et 36% « plutôt pas important). Ce résultat varie peu par rapport à celui obtenu en décembre (avec une question hypothétique).

Bien que l’intitulé de la question soit assez proche de celui de la question de l’Ifop interrogeant sur les conséquences pour la situation personnelle, il est compréhensible que les résultats diffèrent. Si les définitions demeurent subjectives et laissées à l’appréciation de la personne interrogées, la notion de « situation personnelle » renvoie en effet plus à l’emploi, au salaire… alors que dans la notion de « vie quotidienne », des éléments macroéconomiques interviennent davantage, à l’exemple du niveau des prix. Or, comme le montrait le sondage de l’Ifop, les Français anticipent plus de conséquences macroéconomiques (pour « l’économie française ») que micro-économique (pour leur « situation personnelle »).

 

Au global, sans préciser le champ des conséquences (macro ou micro), l’inquiétude domine, comme le prouve une autre question de ce même sondage, qui ne précise pas sur quel plan les conséquences doivent être considérées. 56% des Français estiment alors que la perte du AAA est un événement grave.

 

En définitive : les enseignements à tirer de ces sondages

Que retirer de ces différents sondages et de leurs subtilités ?

1. Les Français reconnaissent majoritairement que l’impact de la dégradation de la note française sera grave même si environ un tiers n’anticipe aucune conséquence à cet événement.

2. Aux yeux des Français, les conséquences de la perte du triple A seront d’abord macro-économiques. Ils s’inquiètent moins quant à leur situation personnelle, même si la crainte reste bien présente (4 Français sur 10). De surcroît, elle est légèrement plus importante parmi les catégories modestes.

3. Les réactions face à cet événement sont modérées. Quelle que soit la question, les personnes interrogées favorisent les réponses nuancées. Le catastrophisme n’est pas de mise.

4. Les résultats observés aujourd’hui sont comparables à ceux obtenus en décembre dernier. L’événement et sa médiatisation n’ont pas infléchi les perceptions des Français, déjà figées lors des débats sur cette question avant même la dégradation.

 

 

* Sondage Ipsos pour France Télévisions, Radio France et Le Monde, réalisé les 13 et 14 janvier2012 par téléphone auprès d’un échantillon de 948 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.

 ** Sondage Ifop pour Europe 1, réalisé du 14 au 16 janvier 2012 par internet auprès d’un échantillon de 999 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.

 *** A titre de comparaison, voici l’intitulé des deux questions. Leur similitude interdit d’envisager un effet de formulation :

Ipsos : L’agence de notation Standard et Poor’s a décidé de retirer son triple A à la France. Pensez-vous que cette décision entraînera des conséquences très graves, assez graves, pas vraiment graves ou pas graves du tout pour l’économie française ?

Ifop : Vous savez que l’agence de notation Standard & Poor’s a dégradé la note de la France. La perte par la France de son triple A aura-t-elle, selon vous, des conséquences très graves, assez graves, pas si graves que cela ou pas graves du tout sur l’économie française ?

**** Sondage Harris interactive pour LCP, réalisé les 16 et 17 janvier 2012 par internet auprès d’un échantillon de 1018 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.

Les Français et la perte du triple A : des conséquences redoutées mais limitées

A un peu moins de 100 jours du premier tour de l’élection présidentielle, la France a perdu sa note maximale auprès de l’agence de notation Standard et Poor’s. Cette nouvelle, arrivant à point nommé un vendredi 13, a eu la dimension d’un véritable choc politique et a nourri un affrontement entre les différents candidats durant tout le week-end. Les concurrents de l’actuel président de la République se font fort de rappeler que le gouvernement, après avoir insisté lourdement sur l’importance de la préservation de cette note maximale pour l’Etat français, a fait volte-face en affirmant depuis quelques semaines que la dégradation ne constituerait pas un événement de si grande ampleur.

En attendant l’arrivée certainement éminente de nouvelles études sur la façon dont l’opinion perçoit la perte du AAA français, nous pouvons rappeler quelles étaient les perceptions des Français avant la dégradation en nous appuyant sur deux sondages réalisés en décembre dernier. Ceux-ci démontrent que malgré une inquiétude bien réelle, les Français étaient loin de considérer l’éventualité d’une dégradation comme une catastrophe économique.

Les deux tiers des Français estimaient que la perte du triple A était porteuse de graves conséquences pour l’économie française

Un sondage Ifop, réalisé les 15 et 16 décembre dernier* montre que les Français étaient, dans leur grande majorité, inquiets des conséquences d’une dégradation de la note de la France pour l’économie française. Ainsi, 66% des répondants estimaient que la perte du AAA aurait des conséquences graves pour l’économie française. Néanmoins, seuls 17% qualifiaient ces conséquences de « très graves », un Français sur deux (49%) les considérant « assez graves ».

En parallèle, un tiers des Français (32%) estimait que les conséquences ne seraient pas si importantes, mais seuls 7% les jugeaient « pas graves du tout ». Ainsi, même si l’impact de la dégradation est reconnu – par neuf répondants sur dix –, les Français restent relativement mesurés quant à ses répercussions et ne cédaient pas, mi-décembre, au catastrophisme.

Ce sondage intervient au moment même de l’infléchissement du discours du gouvernement, quand les différents ministres et membres de la majorité commencèrent à minimiser les conséquences de la dégradation pour le pays.  Les résultats semblent conforter en partie ce discours en montrant que la modération est finalement la position qui prévaut au sein de l’opinion. Néanmoins, les Français se refusent à ne voir aucune conséquence à la décision des agences de notation.

 

Des Français moins inquiets quant aux conséquences sur leur propre quotidien

Un autre sondage, réalisé par Harris interactive du 7 au décembre 2011**, s’intéresse à l’impact que la perte du triple A aurait, selon les Français, sur leur vie quotidienne. Et il s’impose que, pour eux, la dégradation est porteuse de moins de conséquences sur ce plan que pour l’économie française. Ce résultat est d’autant plus frappant que ce sondage a été réalisé avant le changement d’inflexion du discours gouvernemental.

Début décembre, un Français sur deux (51%) estimait que la perte du AAA aurait des conséquences importantes sur sa vie quotidienne. L’inquiétude est donc, là aussi, majoritaire, mais significativement moindre que celle qui prévaut pour l’économie hexagonale (66%). A l’opposé, 43% des personnes interrogées se montraient optimistes et pointaient un impact qui ne serait pas important pour leur propre situation.

Comme pour le sondage précédent, les Français restaient relativement modérés dans leurs jugements. Seuls 14% des répondants considèraient l’impact « très important » (pour 37% « plutôt important ») et seuls 15% « pas du tout important » (pour 28% « plutôt pas important »).

 

Une vision partagée, quelle que soit la catégorie sociale

Les résultats détaillés de ces deux sondages portent un enseignement important : le niveau de gravité perçu des conséquences de la perte du triple A ne varie pas  significativement selon la catégorie socio-économique. Les catégories modestes, pour lesquelles on observe généralement et assez logiquement une plus forte inquiétude face à de possibles dégradations de la condition économique, ne redoutent pas plus que les catégories aisées l’impact de la décision des agences de notation. Preuve sans doute que cet événement macroéconomique touchant les marchés financiers apparaît, dans l’esprit des Français, éloigné de l’économie réelle.

Sur la question de la perte du triple A, le seul clivage pertinent est politique. Les sympathisants de l’UMP se démarquent et suivent majoritairement le discours gouvernemental. Ainsi, avant le changement d’inflexion, ils se révèlent plus pessimistes que la moyenne et 62% d’entre eux estimaient alors que l’impact de la perte du triple A serait important (contre 51% des Français en moyenne). Après l’infléchissement du discours de la majorité, ils faisaient à l’inverse montre d’un plus grand optimisme. Ainsi, seuls 56% d’entre eux considéraient que les conséquences pour l’économie française seraient graves (contre 66% des Français en moyenne).

Conclusion : quelles perceptions maintenant que la dégradation est intervenue ?

De nouvelles études sur la réaction de l’opinion face à la dégradation de la note de la France devraient sans doute être connues rapidement. Elles devront notamment nous éclairer sur plusieurs points. D’abord, sur les répercussions de cette dégradation pour les Français : les résultats obtenus avant la dégradation se maintiendront-ils, l’inquiétude s’atténuera-t-elle ou augmentera-t-elle ? Dans quelle mesure le passage d’une hypothèse au fait modifiera-t-elle les perceptions ? Cette question s’éclairera sans doute largement des conséquences éventuelles que les Français pourront ressentir sur l’économie réelle, et notamment sur leur pouvoir d’achat ou sur la situation de l’emploi. En question sous-jacente, apparaît l’importance de ce sujet aux yeux des Français : face à d’autres problèmes économiques les préoccupant très largement, tel le taux de chômage, quel degré d’intérêt porteront-ils à ce sujet relatif à la sphère financière, éloignée de leur réalité ?

Ensuite, il faudra naturellement scruter les conséquences de cette dégradation dans le contexte de la campagne électorale. La perte du triple A sera-t-elle imputée au gouvernement en place ou les Français estimeront-ils que cette dégradation était inévitable et que le pouvoir politique, quelle que soit sa tendance, n’a que peu d’influence sur une décision relevant davantage des marchés que du pouvoir politique ? Comment seront jugés les programmes économiques des candidats à l’aune de la dégradation ? Dans cette campagne, y aura-t-il un avant et un après le vendredi 13 janvier ?

 

 * Sondage Ifop pour Sud Ouest dimanche, réalisé par téléphone les 15 et 16 décembre 2011, auprès d’un échantillon de 851 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. http://www.ifop.com/media/poll/1712-1-study_file.pdf
 ** Sondage Harris interactive pour M6, MSN actualité et RTL, réalisé par internet du 7 au 9 décembre 2011, auprès d’un échantillon de 1157 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. http://www.harrisinteractive.fr/news/2011/Results_HIFR_M6MSNRTL_12122011.pdf