Comment CSA et le Ministère de l’Education nationale construisent une acceptation de la réforme des lycées par les trois quarts des Français
17 janvier 2010 Un commentaire
Vendredi, le Ministère de l’Education nationale publiait un sondage effectué par l’institut CSA sur la réforme des lycées (voir le communiqué de presse du Ministère ici : http://www.education.gouv.fr/cid50319/sondage-les-francais-et-la-reforme-du-lycee.html). Le sondage fut largement repris par les médias, la plupart titrant sur ce chiffre emblématique : 76% des Français sont favorables à la réforme des lycées.
Néanmoins, la lecture des résultats détaillés du sondage (disponible sur le site de CSA : http://www.csa-fr.com/dataset/data2010/opi20100106-les-francais-et-la-reforme-du-lycee.pdf) incite à nuancer quelque peu ce succès de la réforme de Luc Châtel.
En premier lieu, la question introductive du sondage, qui porte sur la connaissance de la complexe réforme des lycées par les Français, montre que cette dernière est largement méconnue : seuls 16% des personnes interrogées déclarent connaître "précisément la réforme", tandis que 44% en ont entendu parler "sans savoir précisément de quoi il s’agit" et 40% affirment ne jamais en avoir entendu parler. Tirer ensuite une acceptation de l’opinion publique française sur la réforme tient alors de la malhonnêteté intellectuelle. Comment peut-on présenter un chiffre sur l’ensemble de la population alors que seuls 16% des Français connaissent les tenants et les aboutissants de la réforme ?
Certes, le sondage devient ensuite pédagogique, demandant l’adhésion des personnes interrogées sur chacun des points de la réforme, à savoir, par ordre décroissant d’acceptation par les Français :
- des stages de remise à niveau pour éviter le redoublement (considérés comme une "bonne chose" par 93% des Français) ;
- la mise en place d’un soutien scolaire de deux heures hebdomadaires pour tous les lycéens (88%) ;
- l’autonomie accordée aux équipes pédagogiques pour définir le contenu du soutien scolaire aux lycéens (88%) ;
- la mise en place d’un "tutorat à l’orientation" pour tous les lycéens (86%) ;
- un enseignement en langue par groupes de niveau (84%) ;
- la mise en place d’enseignement communs à toutes les séries de 1ere (84%) ;
- l’enseignement obligatoire de l’économie en classe de seconde (77%) ;
- la mise en place d’une épreuve anticipée du bac en histoire géographie pour les 1eres scientifiques (66%) ;
- l’instauration de 4h d’histoire géographie dans toutes les 1eres générales et le passage de cette matière en option de 2h pour les terminales scientifiques (48%).
Cette énumération du détail de la réforme démontre bien que si certains points font largement consensus, comme le soutien personnalisé aux élèves, d’autres rencontrent plus de réticences. Le point recueillant le plus de crispation, la suppression de l’enseignement d’histoire-géographie en terminale S, n’est accepté que par une minorité des Français (48%). Rappelons par ailleurs qu’un sondage Ifop pour l’Humanité mené au début du mois de décembre dernier démontrait que 69% des Français étaient hostiles à ce point de la réforme (http://www.ifop.com/?option=com_publication&type=poll&id=1015). Il faut dire que la question n’était pas aussi "gentille", l’Education nationale et CSA ayant bien pris soin dans leur sondage de préciser que les terminales pourraient bénéficier d’un enseignement optionnel de 2h, alors que le sondage Ifop n’évoquait qu’une disparition pure et simple de la matière.
Ce dont il faut bien prendre conscience, c’est que cette présentation "gentille" des différentes mesures composant la réforme des lycées dans les questions suivantes est la seule information dont disposent les personnes interrogées qui déclarent d’abord ne pas connaître la réforme. A aucun moment, l’institut de sondage où le commanditaire n’ont cru bon de présenter les arguments présentés par les adversaires de la réforme, notamment les syndicats enseignants et lycéens (augmentation des horaires des professeurs par la mise en place des soutiens scolaires payés en heures supplémentaires, valorisation de certaines matières au détriment d’autres, etc.). Cette vision biaisée offerte de la réforme gonfle naturellement le résultat de son acception par l’opinion publique.
L’écart qui existe entre les personnes connaissant la réforme a priori et celles n’en sachant que ce qui était dit par le sondage démontre cette évidence : la réforme est approuvée par 80% des personnes n’ayant jamais entendu parler de la réforme auparavant contre seulement 60% de celles qui déclaraient au départ "savoir précisément" ce que cette réforme recouvrait. L’agrégation de ces deux profils (informés/non informés) amène à relativiser le chiffre présenté par l’Education nationale (76% des Français acceptent la réforme). Qu’auraient déclaré nos non-informés si on leur avait apporté un autre type d’information ?