Quand le PS critique les intentions de vote en Languedoc Roussillon

Depuis le début de la campagne pour les élections régionales, la région Languedoc-Roussillon attire les feux des projecteurs du fait de la personnalité controversé du président du conseil régional sortant, George Frêche et de ses relations houleuses avec la direction du parti socialiste après plusieurs déclarations aux relents racistes (« Vous êtes des sous-hommes » lancé à l’adresse de deux harkis en 2006, la polémique suite à ces propos sur la surreprésentation des Noirs en équipe de France en 2007 pour citer les deux plus célèbres). Une remarque de trop (« la tête pas très catholique » de Laurent Fabius ») décidera le 28 janvier la direction nationale du PS d’annuler son soutien à Georges Frêche pour les élections régionales en Languedoc, alors même que celui-ci avait été investi par les militants socialistes locaux en novembre 2009.

L’éclairage médiatique déclenché par ces turpitudes socialistes a entraîné la publication de trois sondages d’intentions de vote sur la région (deux sondages TNS Sofres et un sondage OpinionWay) et la diffusion d’un sondage OpinionWay commandé par Europe Ecologie (1) (mais jamais publié sur le site internet de l’institut) (2). La publication du dernier sondage en date, le 17 février par le Figaro, a suscité une réaction violente au Parti socialiste. Par la voix de Paul Alliès, porte-parole de la candidate Hélène Mandroux, le PS indiquait il y a quelques jours qu’il saisissait la commission nationale des sondages face à un sondage OpinionWay « sujet à caution ». Paul Alliès critique en premier lieu les dates de réalisation de l’étude, mais également les « étiquettes » utilisées pour décrire l’appartenance politique des candidats. Les commentateurs auront remarqué que ce sondage était particulièrement défavorable à la candidate PS, créditée de seulement 6% des voix.

La mise à disposition d’autres sondages sur cette même région permettent de comparer les résultats du sondage incriminé. Les résultats des différentes intentions de vote publiées sont présentées ci-dessous :

Le sondage mis en cause, mené du 12 au 15 février 2010, donne effectivement un score comparativement très bas à la liste d’Hélène Mandroux (6% contre 11% pour le sondage TNS-Sofres réalisé les 5 et 6 février et 11% pour le sondage OpinionWay conduit les 2 et 3 février). Plus globalement, les sondages d’OpinionWay donnent la gauche de gouvernement bien plus basse que celui de son concurrent TNS Sofres dans la configuration politique de février 2010. Dans son premier sondage, la gauche de gouvernement (d’où nous excluons le Front du gauche du fait de son alliance avec le NPA dans la région) cumule 47% des intentions de vote (35% sans Europe Ecologie) et 49% dans le 2e (37% sans EE). Pour TNS Sofres, la gauche de gouvernement est majoritaire au premier tour avec 52% (42% sans EE, soit 5 points de plus que dans l’hypothèse d’OpinionWay la plus favorable à cette force politique).

Les critiques d’OpinionWay peuvent donc arguer à loisir qu’OpinionWay montre encore une fois ses préférences droitières, et que le fait que le sondage soit publié dans le Figaro ne constitue pas un hasard… Seuls les résultats des élections pourront donner des éléments quant à l’institut qui aura fourni les estimations les plus justes quant au poids de la gauche parmi l’électorat du Languedoc-Roussillon. Les estimations des résultats de la liste d’Hélène Mandroux et de celle du Front de Gauche-NPA sont les deux seules pour lesquelles l’écart est véritablement important entre les derniers sondages des deux instituts. Mais d’où le Parti socialiste croit-il prétendre savoir quel est l’institut qui se trompe le plus ? Bizarrement celui qui donne le PS le plus bas ? Celui qui est empêtré dans des affaires de financement louche avec l’Elysée pourra-t-on également dire.

Quant à la critique sur les étiquettes également formulée dans les griefs du PS, nous constaterons que les formulations étaient presque identiques pour le sondage du même institut dont le terrain s’est déroulé les 2 et 3 février et que cela n’empêchait guère la liste d’Hélène Mandroux d’être créditée de 11% des voix. Lors du sondage mené du 12 au 15 février, l’étiquette de la liste d’Hélène Mandroux était la suivante « La liste de la Direction nationale du Parti Socialiste conduite par Hélène Mandroux » soit une formulation très proche de celle du précédent sondage de l’institut « La liste d’Hélène Mandroux soutenue par la Direction nationale du Parti Socialiste ». La TNS-Sofres, dans son dernier sondage, utilise des étiquettes plus simples : « Liste Parti socialiste conduite par Hélène MANDROUX » et « Liste Divers Gauche conduite par Georges FRÊCHE ».

L’argument présenté par la PS dans ses récriminations, selon lequel le fait d’associer Georges Frêche au PS gonflerait son résultat, ne tient pas. Dans le précédent sondage OpinionWay, le mot « socialiste » est bien accolé à l’étiquette de la liste du président du conseil régional. Pourtant, c’est le sondage qui donne le moins de potentiel à la liste de Georges Frêche (24%) ! L’importance donnée à la formulation du nom des listes dans l’argumentation du PS pour justifier sa saisine de la Commission des sondages semble largement exagérée, d’autant plus dans la région en question. En effet, tous les sondages montrent le rôle prépondérant de la personne de Georges Frêche, qui dépasse largement les clivages partisans. Sa notoriété est rêvée par plus d’un président de conseil régional (98% des habitants de la région le connaissent selon le dernier sondage TNS Sofres. Seule Ségolène Royal en Poitou-Charentes jouit d’une aussi grande notoriété de ses électeurs). Et si la personnalité est controversée, une majorité des Languedociens en a une bonne opinion (54% contre 35% une mauvaise opinion). Hélène Mandroux est également bien connue mais jouit d’une notoriété plus limitée (71%). La direction du PS sait mieux que personne qu’il ne suffit pas de donner le soutien officiel du parti à quelqu’un pour gagner les élections. L’identité des têtes de liste joue un rôle prépondérant.

D’ailleurs, pourquoi donc le PS aurait-il d’abord accepté que Georges Frêche représente le parti en Languedoc-Roussillon si ce n’était parce que le crédit du personnage lui assure une réélection facile ? Le parti socialiste a commandé des sondages pour savoir si justement le parti pouvait partir à l’aventure dans la région et espérer l’emporter en misant sur une autre tête de liste. Mais nous l’avons souligné, la popularité de Georges Frêche est indéniable et les intentions de vote, publiées ou non, montrent bien que le président sortant n’a pas besoin de se soucier de son étiquette pour l’emporter.


(1) Les résultats de ce sondage ont néanmoins été diffusés dans la presse et sont notamment disponible ici.

(2) Les méthodologies des sondages cités sont les suivantes :

- Sondage TNS Sofres pour la Fédération PS de l’Hérault, réalisé par téléphone du 11 au 13 janvier 2010 auprès d’un échantillon de 700 personnes, représentatif de la population du Languedoc Roussillon âgée de 18 ans et plus. La représentativité a été obtenue selon la méthode des quotas (sexe, âge, profession du chef de ménage PCS) et par stratification par département et catégorie d’agglomération.

- Sondage OpinionWay pour Europe Ecologie, réalisé par internet du 2 au 4 février 2010 auprès d’un échantillon de 988 personnes, représentatif de la population du Languedoc Roussillon inscrite sur les listes électorales. La représentativité a été obtenue selon la méthode des quotas (sexe, âge, profession) et par stratification par département et catégorie d’agglomération.

- Sondage TNS Sofres / Logica pour France Bleu Hérault, France Bleu Roussillon, Midi Libre et L’Indépendant, réalisé par téléphone les 5 et 6 février 2010 auprès d’un échantillon de 700 personnes, représentatif de la population du Languedoc Roussillon âgée de 18 ans et plus. La représentativité a été obtenue selon la méthode des quotas (sexe, âge, profession du chef de ménage PCS) et par stratification par département et catégorie d’agglomération.

- Sondage OpinionWay pour Europe Ecologie, réalisé par téléphone du 12 au 15 février 2010 auprès d’un échantillon de 1007 personnes, représentatif de la population du Languedoc Roussillon inscrite sur les listes électorales. La représentativité a été obtenue selon la méthode des quotas (sexe, âge, profession) et par stratification par département et catégorie d’agglomération.

Le profond fossé entre les citoyens et leurs représentants

L’enquête* réalisée par la TNS Sofres pour le compte du CEVIPOF (Centre d’étude de la vie politique française de Sciences Po, Paris) intitulé “Baromètre de la confiance politique” dévoile un constat effrayant pour notre démocratie d’une confiance plus que légère des citoyens envers leurs représentants. Cette crise de confiance est loin d’être nouvelle ; elle constitue même malheureusement l’un des enseignements de base de la science politique. Alors que la campagne pour les élections régionales prend son envol, cette enquête permet de rappeler que la majorité des citoyens français affiche un désenchantement réel envers la politique.

La crise de confiance à l’égard des représentants politiques est indéniable : les partis politiques apparaissent comme l’institution dans laquelle les Français ont le moins confiance (76% déclarant ne pas leur faire confiance), juste avant les médias (72%) qui assurent généralement le relai entre la parole du personnel politique et le citoyen. En outre, 68% des Français déclarent ne pas faire confiance au gouvernement, 65% à l’institution présidentielle et 64% à l’assemblée nationale. Le manque de confiance s’atténue légèrement vis-à-vis de l’Union européenne même si la défiance demeure majoritaire (55%). En revanche, la confiance est de mise concernant les pouvoirs locaux : 69% des Français affichent leur confiance envers les conseils municipaux, 65% à l’encontre des conseils généraux et 64% vis-à-vis des conseils régionaux. Néanmoins, résultat édifiant, seuls 2% des Français citent les élus politiques et 1% les partis politiques comme l’acteur dans lequel ils ont le plus confiance pour défendre leurs intérêts. Les personnes interrogées comptent avant tout… sur elles-mêmes (70%).

L’orientation politique ne fait rien à l’affaire : 67% des personnes interrogées n’ont confiance ni en la droite ni en la gauche pour gouverner le pays. La crise de défiance envers la démocratie est une donnée impondérable, la moitié de l’opinion (49%) considérant que la démocratie ne fonctionne “pas bien” en France.

L’analyse des qualités attendues d’un homme politique renseigne sans doute sur les sources du désamour entre les citoyens et leurs représentants : les électeurs invoquent en priorité l’honnêteté (37%), bien avant la tenue des promesses (24%), la capacité à assurer la fonction (13%), la proximité avec le peuple (12%) ou la connaissance des dossiers (10%).  D’autres études montrent par ailleurs que l’opinion publique jugent la corruption constitue une donnée société française et que les représentations politiques ne sont pas les derniers concernés par ce phénomène. L’enquête TNS-Sofres, sans mesurer l’intensité de corruption perçue, interroge cependant sur le jugement porté sur l’évolution de la corruption en France. Les résultats confirment la défiance des Français vis-à-vis des élites : 26% des Français estiment qu’il y a plus de corruption qu’avant et 61% qu’elle reste stable mais qu’on a tendance à l’évoquer davantage.

Deuxième facteur explicatif de la coupure entre politiques et citoyens, la perception très majoritaire de l’homme ou la femme politique comme déconnecté(e) des préoccupations quotidiennes des Français. Seuls 22% des répondants considèrent que le personnel politique s’intéresse à ce que pensent les gens ; 44% pensent que les politiques s’intéressent “peu” à leurs préoccupations et un tiers (34%) “pas du tout” ! Cette déconnexion n’a jamais été aussi profonde ; en 1977, la majorité des Français (53%) jugeaient que le personnel politique prenait en compte leurs préoccupation. La chute de confiance a ensuite été continue (pour exemples : 45% en 1983, 39% en 1995 et 35% en 2002).

Un certain sentiment d’incompétence des élites politiques doit également être souligné puisque 59% des personnes interrogées estiment qu’”il faudrait que ce soit les experts et non le gouvernement qui décident ce qui est meilleur pour le pays”.

Cette défiance vis-à-vis de la politique s’inscrit plus largement dans un contexte de pessimisme généralisé qui s’est installé en Europe après les Trente Glorieuses. Les phénomènes qui ont nourri et nourrissent cet état d’esprit sont nombreux : les chocs pétroliers des années 1970, la croissance modérée de l’économie, voire les crises, comme celle que nous vivons depuis un an et demi, la prise de conscience des ressources limitées de la planète, la montée en puissance des inégalités sociales, l’apparition d’un chômage de masse pérenne… L’enquête TNS Sofres/Cevipof mesure que près des trois quarts des Français (73%) estiment que les jeunes ont moins de chance que leurs parents de réussir dans la société de demain, sentiment d’autant plus présent parmi les plus modestes (80% des employés et 81% des ouvriers)

Autre enseignement majeur du point de vue politique, bien que là encore, il ne s’agisse en aucune façon d’une nouveauté, une très large proportion des Français font part d’une connaissance et d’un intérêt envers la politique limités. Près de la moitié des Français (47%) déclarent ne pas s’intéresser à la politique. Ils sont dans les mêmes proportions (48%) d’accord avec une vision de la politique comme “des choses trop compliquées qu’il faut être un spécialiste pour comprendre”. Les partis politiques paient le peu de confiance qui leur est accordé, 71% des personnes interrogées se déclarant “peu” ou “pas du tout” proche d’un parti politique. Néanmoins, ce résultat doit également être compris au regard d’un autre : 38% des Français se déclarent “ni à gauche, ni à droite”, ce qui dénote un refus ou une incompétence de se placer sur l’échiquier politique important.

La publication de cette étude constitue l’occasion de rappeler que près de la moitié des Français se désintéresse de la politique et que la confiance accordée aux représentants est faible dans notre pays. Cette crise de la démocratie n’apparaît certes pas comme un phénomène nouveau, mais elle semble toutefois s’amplifier. Elle doit rappeler à tous nos dirigeants que la “politique politicienne” demeure une affaire d’initiés comportant le risque d’élargir le fossé entre les politiques et les citoyens. Il incombe à nos représentants de renouer le lien avec le peuple, car dans ce contexte, le populisme demeure à l’affut. Le discours “tous pourris” dispose dangereusement d’un beau vivier dans notre société.

* Enquête TNS Sofres réalisée par téléphone sur fixe et mobile du 9 au 19 décembre 2009 pour le CEVIPOF associé à l’Institut Pierre Mendès-France et Edelman Trust, auprès d’un échantillon de 1500 personnes représentatif de la population âgée de 18 ans et plus, inscrite sur les listes électorales. Méthode des quotas (sexe Í âge, niveau de diplôme, profession du chef de ménage PCS avec reclassement des retraités selon leur ancienne profession) et  stratification par région et catégorie d’agglomération.

Les principaux résultats sont disponibles :
- sur le site de TNS Sofres : ici
- sur le site du CEVIPOF : ici