Le profond fossé entre les citoyens et leurs représentants

L’enquête* réalisée par la TNS Sofres pour le compte du CEVIPOF (Centre d’étude de la vie politique française de Sciences Po, Paris) intitulé « Baromètre de la confiance politique » dévoile un constat effrayant pour notre démocratie d’une confiance plus que légère des citoyens envers leurs représentants. Cette crise de confiance est loin d’être nouvelle ; elle constitue même malheureusement l’un des enseignements de base de la science politique. Alors que la campagne pour les élections régionales prend son envol, cette enquête permet de rappeler que la majorité des citoyens français affiche un désenchantement réel envers la politique.

La crise de confiance à l’égard des représentants politiques est indéniable : les partis politiques apparaissent comme l’institution dans laquelle les Français ont le moins confiance (76% déclarant ne pas leur faire confiance), juste avant les médias (72%) qui assurent généralement le relai entre la parole du personnel politique et le citoyen. En outre, 68% des Français déclarent ne pas faire confiance au gouvernement, 65% à l’institution présidentielle et 64% à l’assemblée nationale. Le manque de confiance s’atténue légèrement vis-à-vis de l’Union européenne même si la défiance demeure majoritaire (55%). En revanche, la confiance est de mise concernant les pouvoirs locaux : 69% des Français affichent leur confiance envers les conseils municipaux, 65% à l’encontre des conseils généraux et 64% vis-à-vis des conseils régionaux. Néanmoins, résultat édifiant, seuls 2% des Français citent les élus politiques et 1% les partis politiques comme l’acteur dans lequel ils ont le plus confiance pour défendre leurs intérêts. Les personnes interrogées comptent avant tout… sur elles-mêmes (70%).

L’orientation politique ne fait rien à l’affaire : 67% des personnes interrogées n’ont confiance ni en la droite ni en la gauche pour gouverner le pays. La crise de défiance envers la démocratie est une donnée impondérable, la moitié de l’opinion (49%) considérant que la démocratie ne fonctionne « pas bien » en France.

L’analyse des qualités attendues d’un homme politique renseigne sans doute sur les sources du désamour entre les citoyens et leurs représentants : les électeurs invoquent en priorité l’honnêteté (37%), bien avant la tenue des promesses (24%), la capacité à assurer la fonction (13%), la proximité avec le peuple (12%) ou la connaissance des dossiers (10%).  D’autres études montrent par ailleurs que l’opinion publique jugent la corruption constitue une donnée société française et que les représentations politiques ne sont pas les derniers concernés par ce phénomène. L’enquête TNS-Sofres, sans mesurer l’intensité de corruption perçue, interroge cependant sur le jugement porté sur l’évolution de la corruption en France. Les résultats confirment la défiance des Français vis-à-vis des élites : 26% des Français estiment qu’il y a plus de corruption qu’avant et 61% qu’elle reste stable mais qu’on a tendance à l’évoquer davantage.

Deuxième facteur explicatif de la coupure entre politiques et citoyens, la perception très majoritaire de l’homme ou la femme politique comme déconnecté(e) des préoccupations quotidiennes des Français. Seuls 22% des répondants considèrent que le personnel politique s’intéresse à ce que pensent les gens ; 44% pensent que les politiques s’intéressent « peu » à leurs préoccupations et un tiers (34%) « pas du tout » ! Cette déconnexion n’a jamais été aussi profonde ; en 1977, la majorité des Français (53%) jugeaient que le personnel politique prenait en compte leurs préoccupation. La chute de confiance a ensuite été continue (pour exemples : 45% en 1983, 39% en 1995 et 35% en 2002).

Un certain sentiment d’incompétence des élites politiques doit également être souligné puisque 59% des personnes interrogées estiment qu' »il faudrait que ce soit les experts et non le gouvernement qui décident ce qui est meilleur pour le pays ».

Cette défiance vis-à-vis de la politique s’inscrit plus largement dans un contexte de pessimisme généralisé qui s’est installé en Europe après les Trente Glorieuses. Les phénomènes qui ont nourri et nourrissent cet état d’esprit sont nombreux : les chocs pétroliers des années 1970, la croissance modérée de l’économie, voire les crises, comme celle que nous vivons depuis un an et demi, la prise de conscience des ressources limitées de la planète, la montée en puissance des inégalités sociales, l’apparition d’un chômage de masse pérenne… L’enquête TNS Sofres/Cevipof mesure que près des trois quarts des Français (73%) estiment que les jeunes ont moins de chance que leurs parents de réussir dans la société de demain, sentiment d’autant plus présent parmi les plus modestes (80% des employés et 81% des ouvriers)

Autre enseignement majeur du point de vue politique, bien que là encore, il ne s’agisse en aucune façon d’une nouveauté, une très large proportion des Français font part d’une connaissance et d’un intérêt envers la politique limités. Près de la moitié des Français (47%) déclarent ne pas s’intéresser à la politique. Ils sont dans les mêmes proportions (48%) d’accord avec une vision de la politique comme « des choses trop compliquées qu’il faut être un spécialiste pour comprendre ». Les partis politiques paient le peu de confiance qui leur est accordé, 71% des personnes interrogées se déclarant « peu » ou « pas du tout » proche d’un parti politique. Néanmoins, ce résultat doit également être compris au regard d’un autre : 38% des Français se déclarent « ni à gauche, ni à droite », ce qui dénote un refus ou une incompétence de se placer sur l’échiquier politique important.

La publication de cette étude constitue l’occasion de rappeler que près de la moitié des Français se désintéresse de la politique et que la confiance accordée aux représentants est faible dans notre pays. Cette crise de la démocratie n’apparaît certes pas comme un phénomène nouveau, mais elle semble toutefois s’amplifier. Elle doit rappeler à tous nos dirigeants que la « politique politicienne » demeure une affaire d’initiés comportant le risque d’élargir le fossé entre les politiques et les citoyens. Il incombe à nos représentants de renouer le lien avec le peuple, car dans ce contexte, le populisme demeure à l’affut. Le discours « tous pourris » dispose dangereusement d’un beau vivier dans notre société.

* Enquête TNS Sofres réalisée par téléphone sur fixe et mobile du 9 au 19 décembre 2009 pour le CEVIPOF associé à l’Institut Pierre Mendès-France et Edelman Trust, auprès d’un échantillon de 1500 personnes représentatif de la population âgée de 18 ans et plus, inscrite sur les listes électorales. Méthode des quotas (sexe Í âge, niveau de diplôme, profession du chef de ménage PCS avec reclassement des retraités selon leur ancienne profession) et  stratification par région et catégorie d’agglomération.

Les principaux résultats sont disponibles :
– sur le site de TNS Sofres : ici
– sur le site du CEVIPOF : ici

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