Intentions de vote : des dissonances entre les instituts

A deux mois du premier tour de l’élection présidentielle, les médias se font l’écho de nombreux sondages d’intentions de vote, réalisé par différents instituts. Ce matin était diffusé par de nombreuses sources (France télévisions, Radio France, Le Monde) un sondage réalisé par l’institut Ipsos les 17 et 18 février*, soit juste après la déclaration de candidature de Nicolas Sarkozy. L’enseignement principal de ce sondage étant que l’entrée en campagne du président de la République n’avait eu aucune conséquence dans les intentions de vote, Nicolas Sarkozy recueillant toujours 25% d’intentions de vote (comme au début du mois) et son principal adversaire, François Hollande, toujours 32%.

Or, il n’aura pas échappé aux observateurs qui suivent la parution des différents sondages, que deux études , réalisées sur des périodes proches voire identiques (OpinionWay réalisée également les 17 et 18 février** et Ifop réalisée du 16 au 20 février***), donnent des résultats légèrement différents, bien que la hiérarchie entre les candidats ne varie pas.

1. D’une part ces deux instituts observent une légère augmentation des intentions de vote pour Nicolas Sarkozy suite à sa déclaration de candidature, contrairement à Ipsos. Ainsi, OpinionWay constate une augmentation de 1,5 points par rapport au 8 février. Pour l’Ifop, l’augmentation est même de trois points depuis cette date.

2. L’écart entre les deux principaux candidats varie assez nettement. Le sondage Ipsos donne un très large écart au premier tour entre Français Hollande (32%) et Nicolas Sarkozy (25%) : 7 points. Pour OpinionWay et l’Ifop, cet écart n’est que de deux points ! (29% pour François Hollande et 27% pour Nicolas Sarkozy).

Ipsos
(17-18 février)
OpinionWay
(17-18 février)
Ifop
(16-20 février)
Nathalie Arthaud 0,5 0,5 0,5
Philippe Poutou 0,5 0,5 0
Jean-Luc Mélenchon 9 8 9
François Hollande 32 29 29
Eva Joly 3 2 2,5
François Bayrou 11 13 11
Corine Lepage 1 0,5 1
Dominique de Villepin 1,5 2 2
Nicolas Sarkozy 25 27 27
Frédéric Nihous 0 0,5 0
Nicolas Dupont-Aignan 0,5 0,5 0,5
Marine Le Pen 16 16,5 17,5

Par ailleurs, cette différence dans les niveaux d’intentions de vote se retrouve également au deuxième tour :

Ipsos
(17-18 février)
OpinionWay
(17-18 février)
Ifop
(16-20 février)
François Hollande 59 56 56
Nicolas Sarkozy 41 44 44

Une différence majeure apparaît entre ces deux groupes de sondages (Ifop et OpinionWay d’une part et Ipsos d’autre part) : le mode de recueil de l’information. Alors que les deux premiers sont réalisés via internet, l’étude Ipsos utilise le téléphone. Aujourd’hui, au niveau national, les intentions de vote par internet sont aussi courantes, voire davantage que celles par téléphone, parce qu’elles sont moins coûteuses. On dit souvent que les études par internet seraient moins fiables. Rien n’est moins vrai. En réalité, les études par téléphone, comme celles par internet, ont leur défauts (leurs biais), qu’il faut connaître – et qui sont particulièrement bien connus des professionnels dans les instituts. Par internet, il est plus difficile d’interroger les catégories les plus modestes, tant au niveau de leur revenu que de leur capital culturel (car elles disposent moins que la moyenne d’un accès à internet et se connectent moins régulièrement). Mais par téléphone, certaines catégories de population sont également plus difficiles à contacter : les actifs (plus rarement chez eux) et les jeunes, notamment parce que ceux-ci ne disposent plus d’une ligne téléphone fixe. Bien que la plupart des instituts interrogent désormais également les personnes sur leur portable voire sur des numéros dégroupés (opérateurs alternatifs, offre « triple play »), les sondages téléphoniques sont également porteurs de biais et il ne faut donc pas croire qu’un sondage par téléphone serait automatiquement plus fiable qu’un sondage réalisé par internet. En outre, un sondage par internet permet à la personne interrogée de s’exprimer sans fard, puisqu’aucun enquêteur n’est présent, ce qui peut permettre à certaines personnes d’être plus sincères et de déclarer sincèrement des votes qui peuvent encore être perçus comme « honteux », notamment le vote Front national, même si cette « honte » tend à s’estomper au fil des années et le FN à gagner en respectabilité.

Pour autant, cette différence de méthodologie suffit-elle à expliquer les écarts constatés ? Elle pourrait en tout cas l’expliquer en partie. En outre, ne l’oublions pas, ces sondages restent soumis à une marge d’erreur, inhérente à la théorie statistique, qui justifie que tous les instituts ne donnent pas exactement les mêmes chiffres. Quant aux souvent invoquées « recettes de redressement » qui expliqueraient toutes les erreurs des sondages, nous rappellerons simplement que tous les instituts redressent leurs résultats à partir de la reconstitution des votes antérieurs (c’est-à-dire en vérifiant que l’échantillon reproduit bien les résultats réels de l’élection présidentielle de 2007 notamment) et utilisent peu ou prou les mêmes méthodes pour disposer, au final, d’un échantillon représentatif sur le plan politique.

Il nous semble intéressant de souligner les différences entre ces études, car l’exploitation des sondages dans les médias est généralement parcellaire, remplaçant un sondage par un autre, trop souvent sans offrir d’analyse approfondie mais seulement en énonçant des chiffres, qui seront remplacés le lendemain par ceux d’un autre sondage. Loin de nous l’idée de vilipender un institut au détriment des autres. Nous ne prétendons pas savoir lequel produit les meilleures intentions de vote et lequel se rapproche le plus de la réalité. Il faut observer les études produites dans leur diversité et en prenant le temps de relever leurs similitudes et différences, ainsi que les évolutions dans le temps. C’est de cette confrontation que naîtront les seules analyses pertinentes.

A nos yeux, ces différentes études restent des outils indispensables pour analyser le rapport de force entre les différents candidats, mais des outils dont l’interprétation doit être prudente et intelligente. Les sondages restent soumis aux effets de contexte, à la méthodologie choisie, à la marge d’erreur. Il convient donc de les interpréter avec un regard avisé sans tomber dans un rejet stérile de ces outils. Car malgré leurs différences dans les résultats, ceux-ci nous apportent tous le même constat :  le rapport de force est clairement, à ce jour, en faveur de François Hollande, qui reste en tête des intentions de vote au premier tour même s’il semble perdre de son avance, et qui, surtout, distance toujours très nettement le président sortant au second.

* Sondage Ipsos pour France télévisions, Radio France et Le Monde, réalisé par téléphone les 17 et 18 février 2012, auprès d’un échantillon de 969 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus. Les intentions de vote sont établies uniquement auprès des personnes inscrites sur les listes électorales, certaines d’aller voter.

** Sondage OpinionWay pour Le Figaro et LCI, réalisé par internet les 17 et 18 février 2012 auprès d’un échantillon de 975 personnes inscrites sur les listes électorales, issu d’un échantillon de 1045 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.

*** Sondage Ifop en partenariat avec Fiducial pour Paris Match, réalisé par internet du 16 au février 2012, auprès d’un échantillon de 872  personnes inscrites sur les listes électorales, issu d’un échantillon de 926 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.

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12 commentaires sur “Intentions de vote : des dissonances entre les instituts

  1. pensez-vous que le redressement (négatif pour le coup) de Jean-luc Mélenchon par les résultats des seuls communistes en 2007 soit pertinent???

    J’aimerai bien voir la tête des résultats avant/après redressement.
    Juste pour m’en rendre compte.

    • Il me semble que les sondeurs sont suffisamment intelligents pour savoir que le vote pour Jean-Luc Mélenchon ne peut-être apprécié uniquement à partir du vote pour Marie-George Buffet en 2007. Et je ne peux vous donner avec certitudes les votes antérieurs que chaque institut utilise pour son redressement, mais ils peuvent notamment s’appuyer sur les votes à d’autres élections où le Front de gauche était présent (régionales en 2010 notamment).
      Il s’agit effectivement d’un des candidats pour lequel l’appréciation peut être relativement complexe mais il ne me semble pas que Jean-Luc Mélenchon soit particulièrement « mal traité » dans les sondages, tous les instituts évaluant les intentions de vote pour le candidat du Front de gauche à 8-9%. Nous verrons bien lors de l’élection si les dernières intentions de vote correspondent au vote des Français.

      Personnellement, je ne dispose pas des résultats bruts (mais ils sont déposés auprès de la commission des sondages) et je vous rappelle que des résultats « bruts » sont par définition moins justes puisqu’ils sont obtenus auprès d’un échantillon qui n’est pas absolument représentatif, notamment sur le plan politique…

  2. ben justement, on n’en sait rien. et la commission c’est 2 pauvres stagiaires qui disent oui ou non Untel peut faire son sondage, après le reste ils s’en foutent..

    Moi je dis ça juste pour savoir si la représentaion après correction est pertinente.
    C’est tout.

    • Le rôle de la commission des sondages est plus important que cela (même s’il y a beaucoup à dire sur leurs modalités de contrôle).
      Et comment pourrez-vous juger si les chiffres bruts sont plus pertinents que les chiffres redressés ?

      • Et parce qu’il y aurait un écart, ce serait faux ? (c’est le principe même du redressement qu’il puisse y avoir un écart entre chiffres bruts et chiffres redressés)
        Et vous ne répondez pas à la question essentielle : pourquoi les chiffres sur l’échantillon brut (donc potentiellement pas exactement représentatif sur le plan politique, avec peut-être une légère surreprésentation/sous-représentation des électeurs d’un parti ou d’un autre) seraient-ils plus justes que ceux de l’échantillon redressé (lui représentatif sur le plan politique) ?

  3. j’ai pas dit « parce qu’il y aurait un écart, ce serait faux »
    je dis si on voit avant/apres redressement, on peut juger par nous meme de la pertinance du redressement (vu que les sondeurs ne veulent pas communiquer les regles mathématiques du redressement (secret professionnel))

    c’est tout.

    je veux juste avoir les moyens d’estimer personnellement les chiffres recueillis. point

  4. heu je pensais plus comparer des écarts significatifs comme des 3% avec des 8%.

    Mais c’est pas grave, votre question est valable et voici ma réponse:
    cela ne vous regarde en rien, d’ailleurs vous n’en avez que faire.

    Je veux juste les chiffres brut, pour me faire ma propre opinion, c’est interdit?

    Pourquoi depuis le début, dois-je me justifier de ceci ou de cela?

    • Vous ne trouverez pas un tel écart entre chiffre brut et chiffre redressé sur Jean-Luc Mélenchon (pour reprendre votre exemple sur ce candidat).
      Vous voulez vous faire votre propre opinion, c’est tout à votre honneur, je ne critique pas cela. Mais je ne vois pas en quoi le fait d’avoir des chiffres bruts vous permettra de vous faire votre opinion puisque vous n’avez aucun moyen de déterminer quel chiffre, du brut ou du redressé, est le plus valable. Je ne dis pas que vous n’avez pas le droit d’avoir des chiffres bruts, je me demande seulement ce que vous allez en faire…
      Prenons votre exemple (même s’il est improbable) : pour Jean-Luc Mélenchon 3% en brut, 8% en redressé. Et alors qu’en déduisez-vous ? Lequel est le plus juste ? Pourquoi le 8% serait-il faux ?

      Pourquoi les sondeurs ne seraient-ils pas les plus compétents pour redresser un échantillon ? Quel serait leur intérêt de publier des chiffres erronés alors que chacun peut comparer le résultat d’un sondage d’intentions de vote avec le résultat de l’élection ? Ils engagent leur crédibilité (personnelle et celle de leur institut).

      Enfin, j’essaie juste d’échanger des arguments avec vous, je ne vous agresse en rien…

  5. je sais que vous ne m’agressez pas.
    Mais je demande juste les chiffres bruts, point.
    Pourquoi, sous prétexte que vous ne voyez pas à quoi ils me serviraient, ne pourrais-je les avoir ces chiffres?

    Voila c’est tout.
    Mais bon, ne rêvons pas, déjà qu’on a pas systématiquement les modalités d’un sondage, alors les chiffres bruts!!

    • Chaque sondage publié doit s’accompagner d’informations sur sa réalisation : taille de l’échantillon, mode de recueil de l’information, dates de réalisation du terrain et commanditaire. Cette obligation est bien respectée des instituts. Donc, les modalités des sondages sont bien connues. Elles ne sont peut-être pas systématiquement bien reprises dans les médias, mais il s’agit là d’un autre problème, qui ne relève pas d’une dissimulation volontaire qui serait exercée par les sondeurs.

      Pour les chiffres bruts, effectivement, les sondeurs évoquent le « secret professionnel », mais pas tous, et certains sont favorables à la mise à disposition des chiffres bruts (par exemple Bruno Jeanbart d’OpinionWay : http://www.delitsdopinion.com/2experts/debat-sur-les-sondages-pas-oppose-a-la-publication-des-chiffres-bruts-4879/).

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