L’analyse sociologique du vote au second tour : quels clivages socio-économiques ?

Après avoir analysé le vote en fonction de l’âge et du sexe, nous nous intéressons désormais aux caractéristiques socio-économiques : quels candidats ont choisi les Français au second tour de l’élection présidentielle selon leur position face à l’emploi ?

Des inactifs qui ont voté majoritairement pour Nicolas Sarkozy et des actifs majoritairement pour François Hollande

La première différence à remarquer est celle qui oppose actifs et inactifs : les premiers votent plus que la moyenne pour François Hollande et lui ont accordé 54% de leurs voix (soit deux points de plus que la moyenne nationale) tandis que les inactifs placent en tête Nicolas Sarkozy, avec 51% des voix contre 49% seulement à son adversaire.

Le vote au second tour de l’élection présidentielle de 2012 selon le statut professionnel (sondage OpinionWay)

Cette constatation rejoint naturellement le clivage par âge que nous avions remarqué dans notre article précédent : les inactifs sont majoritairement composés de retraités, donc de la frange la plus âgée de la population, une des seules à avoir voté majoritairement pour le candidat sortant. L’analyse du détail par catégorie d’inactifs rejoint effectivement largement les constats effectués par âge :

Le vote au second tour de l’élection présidentielle de 2012 selon la catégorie d’inactifs (sondage OpinionWay)

Les retraités ont voté à 53% pour Nicolas Sarkozy, soit une sur-performance de 5 points par rapport à l’ensemble de la population pour le président sortant. Les personnes au foyer se prononcent presqu’autant pour le candidat de l’UMP (52%), qu’elles favorisent donc nettement. Cette catégorie étant composée de personnes de tous âges, nous observons donc que le clivage actif/inactif dépasse la question de la date de naissance.

Si l’on compare ces résultats par rapport à ceux de 2007, il apparaît que la progression de la gauche est importante dans ces deux catégories de population acquises à droite et plus particulièrement chez les retraités. Ainsi, lors du précédent scrutin présidentiel, 55% des personnes au foyer avaient voté pour Nicolas Sarkozy (soit trois points de plus qu’aujourd’hui) et surtout 64% des retraités avaient voté pour le candidat de l’UMP. Celui a donc perdu 11 points auprès de cette catégorie en cinq ans.

Enfin, les lycéens et étudiants ont choisi à l’inverse très massivement le candidat socialiste (59%, soit sept points de plus que sa moyenne nationale), un score identique à celui que lui accorde les 18-24 ans dans leur ensemble selon ce même sondage. La comparaison avec les données de 2007 s’avère également sévère pour le chef de l’Etat, qui perd onze points parmi cette catégorie par rapport à la précédente élection présidentielle : en 2007, les étudiants et lycéens avaient voté majoritairement pour Nicolas Sarkozy (52%).

Parmi les actifs, les cadres et les professions intermédiaires ont davantage voté pour François Hollande que les catégories modestes

Si l’on s’intéresse désormais aux actifs, qui se sont donc prononcés à 54% pour François Hollande, des différences apparaissent selon les catégories socioprofessionnelles mais elles sont moins marquées que celles qui prévalent parmi les inactifs.

Un premier regard nous apprend que les catégories socioprofessionnelles supérieures ont un vote qui ne se distingue pas de celui des catégories socioprofessionnelles modestes. Elles votent en effet à 54% pour François Hollande et 46% pour Nicolas Sarkozy les unes comme les autres. Néanmoins, ceci cache des clivages plus fins.

Si parmi les catégories modestes, il n’y a pas de différence entre le vote des ouvriers (54% pour François Hollande et 46% pour Nicolas Sarkozy) et celui des employés (idem), qui favorisent donc légèrement le candidat de gauche comme l’ensemble des actifs, en revanche parmi les catégories plus aisées, un clivage net se dessine entre d’une part les professions intermédiaires et les cadres, et d’autre part les artisans, commerçants et chefs d’entreprise.

Le vote au second tour de l’élection présidentielle de 2012 selon la catégorie socioprofessionnelle (CSP) des actifs (sondage OpinionWay)

Ainsi, comme traditionnellement, les artisans, commerçants et chefs d’entreprises se distinguent par un vote clairement plus à droite que la moyenne : 58% d’entre eux déclarent avoir voté pour Nicolas Sarkozy, un score supérieur de 10 points à sa moyenne nationale.

A l’inverse, les cadres supérieurs et les professions intellectuelles votent plus à gauche que l’ensemble de la population et des actifs (57%), comme les professions intermédiaires (56%). Ainsi, par rapport à 2007, le rapport s’inverse. Il y a cinq ans, les cadres avaient voté davantage que les classes populaires pour Nicolas Sarkozy. Aujourd’hui, les ouvriers et les employés ont voté plus à droite que les catégories socioprofessionnelles supérieures. Ainsi, c’est parmi les cadres et les professions intellectuelles que le chef de l’Etat a le plus reculé par rapport à 2007 et moins parmi les ouvriers et les employés qui votaient déjà majoritairement contre lui il y a cinq ans.

Les chômeurs ont très majoritairement voté pour François Hollande

La catégorie socioprofessionnelle constitue donc toujours un clivage remarquable dans l’analyse sociologique du vote. Mais il ne faut s’arrêter à ce critère car d’autres facteurs de différenciation face à l’emploi jouent également fortement. Ainsi, le vote varie également nettement selon le statut professionnel :

Le vote au second tour de l’élection présidentielle de 2012 selon le statut professionnel des actifs (sondage OpinionWay)

Les personnes travaillant à leur compte ont voté majoritairement pour Nicolas Sarkozy (54%, soit 6 points de plus que sa moyenne nationale), ce que laissait déjà apercevoir le vote massif des artisans, commerçants et chefs d’entreprise en sa faveur. Les salariés, qui constituent la grande majorité des actifs, votent à 54% pour François Hollande. Enfin, dernière catégorie d’actifs qui n’avait pas encore été distinguée jusqu’alors, les chômeurs (bien désignés comme actifs selon les catégories de l’INSEE puisqu’ils sont sur le marché du travail), se sont prononcés massivement pour le candidat socialiste : pratiquement les deux tiers d’entre eux (64%) ont choisi le candidat élu.

La sécurité face à l’emploi, un clivage déterminant

Alors que le nombre de précaires ne cesse d’augmenter dans la société, la sécurité face à l’emploi constitue de plus en plus un critère déterminant de l’analyse sociologique. Le comportement électoral des salariés se distingue en effet fortement selon leur type de contrat. Plus le contrat est précaire, plus le vote s’affirme à gauche.

Le vote au second tour de l’élection présidentielle de 2012 selon le type de contrat (actifs seulement) (sondage OpinionWay)

Ainsi, les salariés en CDI ont voté à 53% pour François Hollande, ceux en CDD à 57% et ceux en intérim à 60%. Si ce critère recoupe en partie les clivages d’âge puisque les jeunes sont surreprésentés parmi les contrats précaires, le vote de la « France des petits boulots », qui apparaît comme particulièrement critique à l’égard du pouvoir politique, devra être suivi car cette partie de la population pourrait rapidement retirer son soutien à François Hollande si la politique de celui-ci n’obtenait pas de résultats rapides et significatifs pour elle. Rappelons d’ailleurs que la dimension « protestataire » du vote de cette catégorie de population s’était largement révélée au premier tour : ainsi, les salariés en intérim ont placé Marine Le Pen en tête de leur vote le 22 avril avec 38% de leurs suffrages (20 points de plus que sa moyenne nationale), et dans une moindre mesure, les salariés en CDD ont voté plus massivement pour la candidate du Front national que la moyenne (24%), en la plaçant en seconde position de leur vote après François Hollande (29%). Parmi ces précaires, le candidat sortant a obtenu au premier tour des scores incroyablement faibles : seulement 11% des intérimaires ont voté pour lui (16 points de moins que sa moyenne nationale, ce qui le plaçait en quatrième position après Marine Le Pen, François Hollande et Jean-Luc Mélenchon) et 16% des salariés en CDD (11 points de moins que son résultat d’ensemble, en troisième position ex-æquo avec Jean-Luc Mélenchon).

Enfin, critère d’analyse plus classique, la différence entre les salariés du secteur public et du secteur privé est toujours importante face aux urnes. Conformément aux résultats classiques de sociologie politique, les salariés du public ont voté très majoritairement à gauche, tandis que ceux du privé votent presqu’à égalité pour les deux candidats (51% pour François Hollande et 49% pour Nicolas Sarkozy). Ces derniers ont donc légèrement davantage porté de bulletins Sarkozy dans l’urne que l’ensemble de la population.

Le vote au second tour de l’élection présidentielle de 2012 selon le secteur professionnel (public/privé) (sondage OpinionWay)

Par rapport à 2007, les salariés du secteur privé ont donc « changé de cheval », puisqu’ils avaient alors voté à 51% pour le candidat UMP et à 49% pour Ségolène Royal. Chez les salariés du public, qui avaient pourtant majoritairement voté pour la candidate socialiste en 2007, le gain de François Hollande est très fort (10 points). Le parti socialiste retrouve donc une catégorie de population qui lui est habituellement très favorable.

Conclusion : le candidat des pauvres contre le candidat des riches ?

L’analyse du vote par niveau de revenus du foyer montre une progression linéaire entre celui-ci et le vote pour la droite : plus les revenus sont élevés, plus la propension à voter pour Nicolas Sarkozy est importante.

Le vote au second tour de l’élection présidentielle de 2012 selon le niveau de revenus mensuel du foyer (sondage OpinionWay)

Néanmoins, cet article montre que cette analyse, pour juste qu’elle soit, apparaît légèrement réductrice car des logiques plus fines sont à l’œuvre dont nous retiendrons les enseignements suivants :

1. Le clivage entre actifs et inactifs demeure particulièrement important, comme celui entre patrons, salariés dans l’emploi et salariés hors de l’emploi.

2. Les catégories socioprofessionnelles supérieures et les professions intermédiaires ont davantage voté pour François Hollande que les employés et les ouvrier, preuve que la gauche peine toujours à séduire les classes populaires, même si celles-ci ont voté majoritairement pour elle.

3. Le vote des personnes en contrat précaire s’est majoritairement tourné vers la gauche mais il comporte une forte dimension protestataire et pourrait davantage relever d’un rejet du sortant que d’une adhésion au discours de François Hollande. Celui-ci devra obtenir des résultats probants pour garder leur soutien.

 

Les résultats analysés pour les résultats du second tour de l’élection présidentielle sont tirés d’un sondage OpinionWay pour le Figaro, réalisé par internet le 6 mai 2012 auprès d’un échantillon de 9582 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus et inscrite sur les listes électorales, ayant voté au second tour de l’élection présidentielle.
Parmi les nombreux sondages d’analyse d’électorat du second tour conduits, nous avons préféré celui d’OpinionWay car il offre la plus grande taille d’échantillon, et semble donc le plus fiable pour conduire une analyse par sous-catégories.

Les résultats du premier tour proviennent du sondage OpinionWay pour le Figaro, réalisé par internet le 22 avril 2012 auprès d’un échantillon de 10 418 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus et inscrite sur les listes électorales, ayant voté au premier tour de l’élection présidentielle.

Les résultats pour l’élection présidentielle de 2007 sont tirés du « Panel électoral français 2007 », enquête Ifop pour le CEVIPOF, réalisée par téléphone auprès d’un échantillon de 1 846 personnes inscrites sur les listes
électorales.

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3 commentaires sur “L’analyse sociologique du vote au second tour : quels clivages socio-économiques ?

  1. bonjour,
    analyse intéressante mais qui à mon avis l’aurait été beaucoup et aurait gagnée en force si elle avait inclue les tendances des catégories citées entre 1er et 2nd tour, les tendances d’absention et de vote blanc (notamment blancs et nuls ayant pris 4points entre les deux tours. Pour illustrer, je prends un exemple (imaginaire) , Francois Hollande fait un score de 54% chez les ouvriers, mais si ceux ci se sont massivement abstenus ou voté blanc alors le 54% ne signifie pas nécessairement que la catégorie des ouvriers a voté pour F.H. Si abstention et blancs sont à 50% pour une CSP alors faire un score de 55% n’a pas vraiment de sens à mon avis, idem pour les reports de voix entre les deux tours qui sont ici trop peu analysés à mon sens

    • @GuillaumeS
      Bonjour,
      Nous reconnaissons qu’effectivement l’analyse aurait été plus complète avec les éléments que vous citez, mais il a bien fallu faire des choix pour que l’article ne soit pas trop long. Ce qui ne nous empêchera pas de les aborder dans de prochains billets !

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